Maxime Gaborit, étudiant à Sciences-Po Paris, a écrit un texte à propos de Néguentropie, qu'il a eu l'amabilité de me transmettre. Le voici :

« Rencontrer un homme, c'est être tenu en éveil par une énigme ». C'est cette phrase de Levinas qui m'est revenue en découvrant l’œuvre numérique, générative et interactive, de Fred Périé, Néguentropie. Car c'est exactement lorsque ce n'est plus l'homme, mais la chose, qui nous tient en éveil par une énigme, que naît l'art. Du simple peut parfois naître le complexe, la profondeur et l'émotion. Néguentropie en est un excellent exemple. Cet artiste, qui a longtemps développé des logiciels de simulation numérique, nous offre avec cette œuvre un véritable moment de réflexion. Mise au point en 2007, on a pu la voir dans différentes expositions. Sur un écran, blanc, épuré, des lettres se déplacent dans tous les sens, donnant une impression de chaos et rendant la lecture impossible. Cependant, lorsque l'on prend le temps de l'observer, un cercle grisonnant apparaît là où se pose notre regard, capté par une caméra positionnée au dessus de l'écran. Dans ce cercle, les lettres, petit à petit, retrouvent leur place. On peut alors lire un texte de l'artiste. Un fondu au blanc empêche toutefois une lecture totale du texte. Le programme utilisé, écrit en langage C++, s'appuie sur plusieurs bibliothèques open source : la SDL, Simple Direct Media Layer, simple d'utilisation et suffisant pour la sobriété de l’œuvre, ici utilisé pour la parti graphique et le multitâche ; la bibliothèque OPENCV pour la détection et le suivi des visages ; et enfin la bibliothèque ffmpeg qui permet l'acquisition caméra par webcam. Néguentropie est réservée, hostile face à l'inconnu, mais elle n'attend qu'une chose, qu'on s'intéresse à elle, qu'on cherche ce qu'elle cache de plus profond. Ainsi se noue avec le spectateur, – ou plutôt le lecteur, presque l'ami – une relation d'une grande intimité, car il doit attendre plusieurs minutes, pour pouvoir enfin lire le texte... qui disparaitra quelques secondes plus tard ! Plus profonde qu'une simple relation physique – le lecteur ne touche pas l’œuvre –, c'est bien une relation extrasensorielle, intellectuelle, qui se noue avec elle. On peut même apprécier la solidarité qui se met en place, lorsque deux ou trois spectateurs, adultes comme enfants, pareillement captivés, se mettent à l'observer en même temps pour voir l’œuvre se dévoiler un peu plus vite. Il se noue donc aussi une relation entre les spectateurs. Néguentropie réserve manifestement de grandes surprises ! Derrière cette œuvre s'articule plusieurs réflexions sur notre rapport à la lecture et à la culture, et sur notre rapport au monde. A l'heure où l'on se bat contre un monde qui s'accélère, Fred Perié propose d'enfin prendre son temps, d'enfin redécouvrir la véritable essence des choses, qui ne s’obtient qu'avec concentration et patience. Mais derrière le titre et le texte, c'est le thème de « l'être » et du sens qui ressort. L'absurdité du chaos, de l'entropie, de l'agitation, contraste avec la possibilité d'un sens qui se dessine lorsque les lettres reprennent leur place, la néguentropie trouve sa place. Il existe un sens derrière le monde absurde dans lequel nous vivons, un sens dont on a peur qu'il ne s’efface, qu'il ne se perde encore une fois – c'est le rôle du fondu au blanc, qui témoigne de l'échec de la littérature dans cette quête de sens. Néguentropie devient alors, de facto, une œuvre métaphysique de par les réflexions qu'elle engage. Néguentropie est donc, sans hésitation, une œuvre réussie. Cependant, même si l'intimité d'une salle d'exposition est propice à une telle expérience, on peut peut-être regretter qu'elle ne s'insère pas dans l'espace public, notamment les lieux de transport, où les utilisateurs oublient souvent de prendre le temps. Fred Perié prépare en ce moment une adaptation cinématographique de Néguentropie. Mais en attendant, je retourne lire quelques œuvres classiques à coté desquelles je suis sans doute passé lorsque je ne prenais pas le temps... de prendre le temps.